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CONDAMNATION DU PATRON DE MBF – LA DIGNITÉ RETROUVÉE DES SALARIE·ES

 CONDAMNATION DU  PATRON DE MBF – LA DIGNITÉ RETROUVÉE DES SALARIE·ES

Après la liquidation de la fonderie MBF en 2021, la condamnation de l’ancien actionnaire italien et dirigeant de l’entreprise clôt un douloureux chapitre de l’histoire du bassin de St Claude Haut-Jura durement touché par des pertes d’emploi massives.

     

La fonderie MBF est une entreprise de St Claude dans le Jura, établie il y a plus de 70 ans et liquidée en 2021, dont le patron vient d'être condamné par le tribunal de Nancy pour abus de biens sociaux et présentation de comptes annuels inexacts. Un expert-comptable et un commissaire aux comptes sont également condamnés. Ce secteur d'activité est financiarisé et la construction ne se passe plus en France, en tout cas pas à St Claude qui a subi un contre-coup immense et un déclin de tous ses services dû à la perte d'emploi de 300 salarié·es.   

Mercredi 18 mars 2026, le tribunal correctionnel de Nancy a rendu son délibéré au terme du procès.

Gianpiero Colla, ancien actionnaire italien et dirigeant de l'ex-fonderie MBF est condamné à 30 mois d’emprisonnement avec sursis ; 100.000 euros d’amende et interdiction définitive d'exercer une profession commerciale ou industrielle, de diriger, d'administrer, de gérer ou de contrôler à un titre quelconque, directement ou indirectement, pour leur propre compte ou pour le compte d'autrui, une entreprise commerciale ou industrielle ou une société commerciale.

Claudia Fantino, son épouse est condamnée à un an d’emprisonnement avec sursis, et interdiction définitive d'exercer une profession commerciale ou industrielle, de diriger, d'administrer, de gérer ou de contrôler à un titre quelconque, directement ou indirectement, pour leur propre compte ou pour le compte d'autrui, une entreprise commerciale ou industrielle ou une société commerciale. Elle se voit privée d'éligibilité durant 5 ans.

L'expert-comptable, a été relaxé. Le commissaire aux comptes Maurice Bonaz est condamné à 1 an d’emprisonnement avec sursis et 20.000 euros d’amende. Toutes les parties comme le ministère public ont 10 jours pour faire appel. Les intérêts civils seront fixés à une date ultérieure le 6 juillet 2026.

A l'initiative de l'UL CGT Haut-jura - Saint Claude,  notre correspondante de Trente Neuf Degrés a rencontré des salarié·es syndicalistes CGT de MBF.  «  Nous avons toujours été et nous serons toujours du côté des travailleurs et des travailleuses  Nous avons été là dans les luttes passées, et nous serons toujours là pour les luttes à venir »   rappelle Louise,  permanente syndicale.

 C’est un retour sur l'enfer d'une population ouvrière sinistrée, qui reçoit enfin avec fierté la confirmation grâce à la condamnation prononcée que ce sont des patrons voyous qui ont coulé la boite, et non pas les salarié·s qui l'ont défendue jusqu'au bout de leurs forces. Ce syndicat minoritaire dans l'entreprise a mené un combat très dur pour sauvegarder la fonderie mise en liquidation en 2021, et qui avait compté jusqu’à 500 salariés en 2015. 


Pascal : Le patron a été condamné, mais la condamnation est minime par rapport à ce que demandait le procureur. Il fait appel, c’est son droit. Mais le dossier de MBF est très lourd. Il y a beaucoup de zones d’ombre qui ont été soulevées au tribunal , des clubs de foot : beaucoup d’argent partait là-bas. Quand le patron demandait à l’état un étalement de la dette des cotisations sociales, c’était notre argent, et entre-temps il prenait 1,5M d’euros dans la caisse de MBF, quelque chose clochait, ce n’était pas normal.

La plupart des salariés sont heureux parce qu’ils se disent « ce n’est pas nous qui avons coulé la boite, ce sont les dirigeants ». C’est une fierté, c’est certain ; cela contredit les amalgames de la ville de St Claude ; les commerçants disaient tous « c’est la faute des salariés de MBF qui font des grèves tous les mois ». Mais on l’a bien entendu au tribunal : ce ne sont pas les salariés qui ont piqué dans la caisse ; ce sont pas les salariés qui ont demandé à l’état d’étaler la dette, pour entre-temps prendre 1,5M dans la caisse, les salariés n’ont pas ce pouvoir. Ce jugement c’est notre dignité retrouvée.

Quand Mr Colla a pris MBF il est resté 8 ans. Avant que la boite ferme, il y avait une data room, c’est un hébergement virtuel sécurisé où les constructeurs vous donnent des commandes pendant X temps ; on avait ainsi du travail jusqu’en 2025, et pourtant la boite a été fermée en 2021. Un petit détail qui a son importance : le rapport Berguer disait « on garde MBF parce que les salariés ont un savoir-faire ». Ce rapport préconisait de garder certaines fonderies pour leur capacité de chiffre d’affaires supérieur à 50 millions d’euros. MBF avait un CA de seulement 25 millions  d'euros, mais serait gardé grâce au savoir-faire de l’entreprise.

Et Renault a commandé une pièce maîtresse à MBF pour le développement et la fabrication. C’était le DB 35, une pièce pour les hybrides des futurs véhicules Renault. Le projet était immense : 12 machines, 5 ou 6 robots, et la pièce pesait près de 15 kilos. Or le projet a été mis en route avec 4 machines et pas de robot. Pourquoi ? Normalement ça se passe comme ça : on te donne un projet, mais c’est à toi d’investir ! Il y avait un volume conséquent. Au démarrage c’est minime ensuite la cadence augmente, mais avec 4 machines et deux personnes, l’aspect humain est une donnée importante : avec 15 kilos en 8 heures, vous flinguez les salariés, jeunes, moins jeunes, âgés. Mais le patron voulait gratter un maximum d’argent et il n’a pas respecté les constructeurs, c’est important de le souligner : on te donne un projet, tu le respectes, mais il voulait toujours plus sans y mettre les moyens et à la fin les constructeurs ont dit au-revoir, on n’a pas besoin de toi parce que à Cléon, * ils étaient prêts et opérationnels, tout était robotisé. Donc MBF a fait le démarrage de la production de la pièce DB 35 et a eu un peu de travail ensuite pour tenir, et puis ça s'est terminé.

* la Manufacture de Cléon est le pôle de développement des organes électriques et de propulsion des véhicules utilitaires. Elle assure la production de moteurs (électriques et thermiques) et de boîtes de vitesses pour les marques de Renault Group (Renault et Dacia) et fournit également des organes à divers partenaires. 

 Le patron a trahi les salariés, il a trahi la ville de St Claude, l’ancien maire de St Claude. Il ne payait rien du tout mais on continuait à lui faire confiance et c’est ça qui est grave. L’impact est immense car c’est une réaction en chaîne. Un site important comme MBF qui prenait des intérimaires, des CDD….maintenant il n’y a plus rien. La ville de St Claude a perdu un grand nombre d’habitants depuis que MBF a fermé. Il ne se rend pas compte des dégâts qu’il a faits.

Il y a eu un impact sur l’hôpital, les écoles, les commerces. Les commerçants qui n’ont pas soutenu les MBF commencent à tirer la langue, mettent la clé sous la porte. Cette catastrophe est inimaginable.

Dalila : On s’est battus pendant très longtemps, on a fait la grève de la faim, on s’est retrouvés en GAV mais le pire c’est qu’après la liquidation, certains d’entre nous ont tout perdu. Ils ont perdu leur maison, ils ont divorcé, il y en a qui sont au RSA, qui sont tombés dans la dépression, dans l’alcool. Colla a été condamné mais j’aurais aimé qu’il ait de la prison ferme. Suite à son appel, j’espère que la justice sera encore plus sévère. J’ai le souvenir d’un collègue qui était en CDD et qui avait caché qu’il avait un cancer. Je le connaissais très bien, et je le voyais travailler, il était à bout, mais il voulait partir sans laisser de dettes. Trois semaines après j’ai appris son décès. Jamais le patron ne s’est inquiété, jamais il n’est venu voir les salariés pour leur demander s’ils allaient bien, pour les remercier d’être au travail. Une fois j’ai eu le malheur de lui signaler qu’il y avait des personnes malades qui venaient travailler sans jamais se plaindre, monsieur s’est énervé. On lui faisait confiance, c’était notre patron, et il nous a trahis.

Un collègue malade avait fait une AG où on proposait une indemnité supra légale. Pendant l’AG on nous a dit « il n’y aura pas de chèque » si bien que d’autres ont dit « dans ce cas, ça ne sert à rien de se battre pour avoir un supra légal  »  ; voilà pourquoi ils ont arrêté de se battre et je ne leur en veux pas pour ça, mais en revanche j’en veux à certaines personnes qui étaient du côté de la direction au tribunal, ils ont dit énormément de mensonges. On leur avait demandé « dites bien aux juges qu’on ne veut plus de Colla » et au lieu de ça quand ils ont été interrogés ils ont dit « c’est nos machines, c’est notre usine, on veut la garder » ils n’ont pas rapporté nos paroles.

Paolo : Moi qui étais au CSE CGT, je voudrais ajouter que notre passé nous a fait beaucoup de mal, mais il faut bien expliquer que depuis qu’on avait été repris en 2012 il n’y a pas eu de grève à MBF jusqu’à 2022, jusqu’à ce qu’on arrive à la décision de la justice. Il n’y a jamais eu de grèves pendant ces 10 ans. Les commerçants nous ont jeté la pierre alors que nous les salariés nous avions remonté cette boite, et PSA et Renault avaient beaucoup fait appel à nous, notamment par rapport avec ce qui se passait dans l’Aveyron. Nous avions bien retroussé les manches, comme on le disait souvent, on était 200 et à la fin on se retrouvait 300 et on aurait pu aller plus haut si Colla n’avait pas fait ce qu’il a fait, car il ne faut pas oublier qu’on avait du travail jusqu’à 2025.

Nous la CGT nous avions fait des vidéos pour expliquer aux salariés ce que faisait Colla. On avait regardé les chiffres et les experts comptables qui étaient venus nous avaient dit que de l’argent disparaissait. On avait donc fait une enquête et on avait diffusé des vidéos. Mais les salariés ne savaient pas sur quel pied danser ; ils venaient nous voir pour en parler mais derrière il y avait d’autres personnes qui nous mettaient des bâtons dans les roues, qui disaient qu’il ne fallait pas nous écouter. Ces personnes nous ont empêchés d'exercer le droit d’alerte que nous avions l’intention de faire, en nous disant « vous faites des heures supplémentaires, vos salaires sont payés, ne vous inquiétez pas, tout va bien. » Du coup les salariés ont hésité et ne nous ont pas suivis. Avec ce droit d’alerte nous aurions pu, bien avant la fermeture de MBF, nous débarrasser de cette direction, et l’entreprise aurait pu continuer à travailler grâce aux projets qui garantissaient du travail jusqu’à 2025 au minimum.  

En 2021, les ex-salariés de MBF Aluminium ont le projet de créer une SCOP, une Société Coopérative Ouvrière de Production. Les ex-salariés sont partants, l’Etat et la Région pourraient suivre financièrement. Ce projet échouera, faute de soutiens.

Nail : On avait convenu en intersyndicale de faire une contre-proposition en amont de la liquidation, avec un projet alternatif pour éviter cette liquidation : une reprise de l’outil de production par les salariés à travers une SCOP. Dans ce modèle-là, ce qui était intéressant c’est que les salariés participaient, qu’il pouvaient prendre leurs décisions eux-mêmes.

Le 14 décembre 2021, la cour d’appel de Dijon valide la liquidation de MBF. Quelques jours après, Renault et et PSA annoncent leur désengagement du projet de reprise de la fonderie.

« Personne ne nous a soutenus politiquement. La SCOP c’est un modèle qui redonne de la justice sociale dans ce monde capitaliste. On voulait garder notre activité pour le bien-être de nos familles, et pour l’économie de la ville.

On y a cru jusqu’au bout, et on a l’impression d’avoir été trompés. Ils nous ont laissé espérer jusqu’au jour de la décision du tribunal. Et puis ils nous ont coupé les ailes et empêché de vivre notre projet, uniquement porté par les salariées ». 


Liens et sources:

https://france3-regions.franceinfo.fr/bourgogne-franche-comte/jura/haut-jura/immersion-a-saint-claude-les-naufrages-de-l-industrie-face-a-l-impuissance-politique-2501189.html

Liquidation de la fonderie MBF dans le Jura : une centaine d'anciens salariés pourrait monter une SCOP

Michèle Brochot

Retraitée engagée dans les droits humains, l'écologie et les luttes sociales

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